Les inégalités sociales face au risque industriel

17 février, une explosion dans une usine « soumise à autorisation administrative d’exploitation » à Dieppe. Des morts parmi les employés d’un sous-traitant qui intervenaient sur le site. Au-delà du drame, il faut rappeler que le risque industriel est très inégalement réparti dans la population. Dans le numéro 13 de Frustration (en kiosques et librairies vendredi prochain, 23/02), l’article « Polluer plus pour gagner plus ; Ce n’est pas à vous de culpabiliser sur l’état de la planète, c’est aux riches ! [rubrique Criminalité] » revient sur quelques idées reçues, notamment celle comme quoi : « Nous sommes tous égaux face aux désastres ». Beau mais complètement faux !

« Il existe également en France près de 700 sites industriels classés “Seveso”, c’est-à-dire des zones soumises à des réglementations strictes car potentiellement sujettes à des accidents industriels majeurs. Les deux tiers de la population résidant dans ces zones sont des habitants de zones urbaines sensibles. Autrement dit des quartiers en difficulté économique et sociale, confrontés plus qu’ailleurs au chômage et à des inégalités d’accès aux services publics. »

 

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La ruée vers l’or blanc

À en croire les grands médias, aujourd’hui la France part en vacances au ski. Pourtant ce n’est clairement pas le cas : une semaine de vacances pour une famille de 4 personnes dans les Alpes revient en moyenne à 3 600 euros, soit plus de trois mois de smic. Malgré la vision que les riches métropolitains imposent dans leurs médias et malgré la massification de ce tourisme, on est encore loin d’un loisir accessible au plus grand nombre.

Et faut-il souhaiter que ce loisir se développe ? Le réchauffement climatique est toujours plus visible et les pouvoirs publics continuent à aménager la montagne comme si de rien de rien n’était. Dans la station de Macron (La Mongie, Hautes-Pyrénées), pas moins de 29 canons à neige (« enneigeurs » comme on dit poliment) ont été installés avant la saison hivernale ! Et les saisonniers qui permettent que toute cette économie tourne ont un statut de misère. Alors faut-il maintenir sous perfusion d’argent public un secteur économique loin d’être d’intérêt public ?

Dans le numéro 13 de Frustration (en kiosques et librairies vendredi prochain, 23/02), nous avons enquêté sur les dégâts sociaux et écologiques de l’économie de l’or blanc dans les Pyrénées. Extrait.

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Être homosexuel·le en 2018, c’est toujours la merde

De la dépénalisation de l’homosexualité en 1981 à la légalisation des mariages entre personnes du même sexe en 2013, les dernières décennies ont permis aux femmes et hommes homosexuels vivant en France de n’être plus pourchassés ou limités dans leurs droits. Mais ces progrès politiques indéniables occultent trop souvent les conditions de vie réelles des 5 à 10 % de Français non-hétéros. Sur le plan économique, ils restent en moyenne moins bien payés que les hétéros ; sur le plan social, ils subissent encore des discriminations ou du mépris qui peuvent prendre des formes variées ; sur le plan psychique, ils sont surexposés au suicide et à la dépression. En 2018, l’homosexualité reste une caractéristique en contradiction avec la norme dominante qui associe masculinité et sexualité hétéro. Celles et ceux qui en sortent en payent toujours le prix. Cet article vise à raconter à celles et ceux qui ne le vivent pas ce qu’il se passe encore et ce qu’on pourrait changer et à celles et ceux qui ont connu ces étapes de contribuer à atténuer la haine de soi et la honte causées par ce qu’ils perçoivent encore, trop souvent, comme un terrible coup du sort. Il est extrait de notre enquête “en immersion” disponible en intégralité dans le numéro 13 de Frustration.

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Ce qu’ont déjà gagné les gros donateurs de Macron

Les courageux journalistes d’investigation du Monde et consorts ont bien du courage d’attaquer Jean-Luc Mélenchon, une cible facile si on veut être sûr de ne vexer aucun actionnaire ni aucun confrère. De notre côté, nous avons préféré nous pencher sur le financement de la campagne de Macron. Vous vous souvenez des Macron Leaks ? L’ensemble des mails de l’équipe de Macron ont été diffusés sur le web en juillet 2017, et à l’époque personne n’y a trouvé grand chose. Pourtant, cette correspondance montre que dès avril 2016, du temps où il était encore ministre de l’économie, Macron s’est pressé de dîners en cocktails, organisés par des gros bonnets à gros réseaux appelés par son équipe “poissons pilotes”, pour rassembler en un temps record l’argent nécessaire au lancement de sa campagne “hors parti”. Quelques noms en disent long sur la logique implicite de ces dîners pas désintéressés. Voici quelques noms, issus de notre enquête “Retour sur investissement, ce qu’on déjà gagné les soutiens et donateurs du candidat Macron”, qui paraîtra le 23 février :

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Du cas individuel de Jérôme Cahuzac au scandale politique du Verrou de Bercy

Cette semaine, le procès en appel de Jérôme Cahuzac rappelle à toutes et tous l’épisode navrant et profondément choquant de ce ministre du budget en charge des questions fiscales démasqué par le journal Mediapart pour sa fraude fiscale et ses mensonges répétés, y compris devant l’Assemblée Nationale. Le traitement médiatique du procès fait la part belle aux considérations individuelles, souvent teintées de complaisance : Les articles et reportages insistent beaucoup sur la peur de l’ex-ministre de connaître la prison, comme si ce n’était pas le cas de n’importe quel délinquant. Cahuzac est pourtant l’arbre scandaleux qui cache la forêt d’un laxisme institutionnalisé à l’égard des gros fraudeurs du fisc. Cet extrait de notre enquête “Fisc Wars : la guerre contre les fraudeurs du fisc”, issue du numéro 13 de Frustration (sortie le 23 février 2018), revient sur les contours de ce dispositif discrétionnaire et dérogatoire au cours normal de la justice :

Le verrou de Bercy désigne un mécanisme juridique obscur d’autorisation de poursuites pénales en cas d’infraction fiscale qui repose sur le monopole de l’administration fiscale (et donc du ministre des Finances) et sur un avis contraignant d’une autorité administrative indépendante appelée la commission des infractions fiscales (CIF). Cette commission, créée en 1977, est composée de huit conseillers d’État, huit conseillers-maîtres à la Cour des comptes, quatre magistrats honoraires de la Cour de cassation et quatre personnalités nommées par les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat.

En préalable, il faut comprendre que nous parlons bien ici de poursuites pénales devant des institutions judiciaires et non de « poursuites fiscales » au sens par exemple de pénalités qui pourraient être décidées par l’administration. Si la commission des infractions fiscales donne un avis favorable à la demande de poursuites pénales par l’administration envers un contribuable, alors la direction générale des finances publiques peut les engager. Dans le cas contraire, toute plainte déposée sans avis favorable de la commission est jugée irrecevable.

Concrètement, cela signifie que si l’administration fiscale veut engager des poursuites pénales pour fraude fiscale contre un contribuable, elle doit avoir l’aval de son chef institutionnel, le ministre des Finances, et de la commission des infractions fiscales.

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Déficit commercial de la France : pourquoi les Rafale de M. Dassault et les ordonnances du Dr Macron n’y changeront rien

Octobre 2017, douze Rafale français de Dassault seraient en piste pour un décollage imminent vers la dictature égyptienne du militaire Abdel Fattah al-Sissi, accusé de bafouer les droits de l’homme impunément, et ce malgré l’embargo mis en place en 2008 par les États membres de l’Union européenne sur les équipements pouvant servir à la répression interne. La France justifie cette vente au nom de la lutte contre le terrorisme, notamment dans le Sinaï. Au bord de la piste, Macron, le jeune apprenti, Hollande et Le Drian, les maîtres qui avaient fourni à l’Égypte en 2015 vingt-quatre avions de combat Rafale, une frégate, deux porte-hélicoptères Mistral et des missiles[1], se frottent les mains avidement. N’oublions pas Serge Dassault et sa famille (cinquième fortune de France avec un patrimoine estimé à 20 milliards d’euros), bien contents de pouvoir vendre enfin leurs Rafale à l’étranger. Quelle est la véritable motivation de cette prise de liberté vis-à-vis de l’embargo européen ? Elle est purement comptable : combler le déficit commercial français en soutenant « nos » exportations d’armement à tout prix. C’est pourquoi l’État et l’armée de diplomates français jouent ce rôle d’entremetteur au profit de l’entreprise privée dont il est actionnaire symbolique.

Septembre 2017, signature des ordonnances réformant le Code du travail. Elles succèdent à loi El Khomri et démontrent l’acharnement des récents gouvernements à flexibiliser davantage le droit du travail français et à diminuer le « coût du travail », au nom de la sacro-sainte compétitivité. Les lois Hartz du gouvernement allemand de Gerhard Schröder (des « sociaux-démocrates ») des années 2000 sont brandies comme le remède miracle qui permettrait à la France de regagner en compétitivité et de résorber le chômage qui la gangrène. En somme, nous pourrions vivre le « miracle allemand » de la dernière décennie et connaître une situation proche du plein emploi. Évidemment, ce ne sont que des foutaises. Les lois Hartz ont surtout contribué à un appauvrissement dramatique de beaucoup d’Allemands non-qualifiés, contraints de cumuler plusieurs mini-jobs. La croissance allemande de la dernière décennie, elle, est surtout liée à la force exportatrice de produits à haute valeur ajoutée et de qualité prétendument supérieure dont les Chinois sont si adeptes. Comble de l’histoire, le scandale du diesel chez Volkswagen a mis en lumière les limites d’un système tiraillé par le besoin d’exporter toujours plus.

Quel est le point commun entre ces deux types de politiques immorales et destructrices, la vente de matériel de guerre à des dictatures et le saccage du droit du travail ? Le déficit de la balance commerciale obsessionnellement ressassé comme le combat à mener : « Il faut un choc de compétitivité ! », « Nous devons baisser les charges qui grèvent les marges et les exportations de nos PME ! », « Il nous faut davantage de flexibilisation pour attirer les investisseurs étrangers ! », « Il faut regarder vers l’Allemagne, championne des exportations ! », voilà ce que l’on entend et lit quotidiennement comme analyse pour régler tous les maux de la France. Les deux exemples ci-dessus illustrent l’engouement funeste de nos politiciens et grands patrons.

Fin août 2017, le déficit commercial cumulé sur les douze derniers mois atteignait 62 milliards d’euros contre 48 milliards pour l’année 2016 d’après les données de la direction générale des douanes. Est-ce mauvais pour l’économie française ? Oui, car ce déficit a certainement contribué à l’appauvrissement des Français. Mais il était largement prévisible que le déficit se creuserait, et ça, nos dirigeants le savaient parfaitement. L’ouverture mondiale sur les produits bas et moyen de gamme, l’euro fort qu’il fallait adopter coûte que coûte, expliquent parfaitement ce déficit. Et au vu des politiques néolibérales actuelles, il continuera à se creuser, à moins d’un miracle extérieur.

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Permis de tuer : Enquête sur la lutte du grand patronat contre la santé au travail

La santé, que l’on présente souvent comme faisant partie de la sphère personnelle ou de l’intimité, est pourtant largement impactée par une vie au travail que l’économie capitaliste a rendu dangereuse et pathogène. Si, du moins en France, les coups de grisou font partie du passé, de nouveaux travaux pénibles apparaissent et les cas de cancers se multiplient. L’espérance de vie des ouvriers est encore de six ans inférieure à celle des cadres. De nouvelles maladies directement causéees par les méthodes contemporaines d’organisation du travail sont identifiées, à l’image du syndrome d’épuisement professionnel, ou burn-out, longtemps cantonné aux cabinets des psys. Le patronat ne s’en émeut guère. Il faut dire que depuis la révolution industrielle, la lutte des classes est avant tout une lutte pour la reconnaissance de la souffrance au travail. Tout au long du xxe siècle, à travers de grandes conquêtes comme l’indemnisation automatique des accidents du travail, l’établissement de la médecine du travail ou la mise en place des Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), le mouvement ouvrier a œuvré pour que les travailleurs ne meurent plus dans l’exercice de leurs fonctions, et que la responsabilité des employeurs soit systématiquement engagée si tel était le cas. Face à ces avancées, la grande bourgeoisie économique a aussitôt entamé un minutieux travail de termites consistant à ronger ces conquêtes et à retirer aux travailleurs leur droit de regard sur leur propre santé ; ce mouvement s’est intensifié au cours de la dernière année. La loi El Khomri du 8 août 2016 et les ordonnances Macron du 22 septembre 2017 ont exaucé nombre de ses vœux. Ce n’est pas un vain mot de dire que depuis le 1er janvier , Macron a réussi en un temps record à rendre à l’économie capitaliste son permis de tuer.

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Le travail de nuit, de plus en plus répandu et toujours aussi dangereux

La loi El Khomri et les ordonnances Pénicaud ont pour point commun de libéraliser peu à peu le travail de nuit, dont les modalités en termes de fréquence et de compensation (en repos et rémunération supplémentaires) sont dérégulées, c’est-à-dire de plus en plus fixées par les entreprises et de moins en moins par la loi. L’objectif affiché est de banaliser le travail de nuit, afin de permettre aux entreprises d’être plus « souples » face aux besoins de l’économie et d’ajuster les travailleurs à cette souplesse. Sauf que le travail de nuit n’a pas les bienfaits d’un cours de gymnastique, bien au contraire, et c’est bien la santé et l’espérance de vie des salariés que ces lois sacrifient à la « compétitivité » capitaliste.

Ce sont très majoritairement les employés et les ouvriers qui travaillent de nuit. C’est dans cette catégorie de travailleurs qu’est le plus répandu l’organisation du travail en « 3 x 8 » : des alternances d’équipes qui travaillent 8 h et laissent la place à l’équipe suivante, de telle sorte qu’une équipe travaille forcément de nuit. On trouve ce type de configuration dans le secteur de l’industrie mais aussi dans le transport ou l’hospitalier. 15 % des salariés français sont des travailleurs de nuit réguliers, soit 3,5 millions de personnes. Depuis 1991, un million de travailleurs de plus vivent à ce rythme. L’émergence d’un secteur des services qui vend à sa clientèle le « tout, tout de suite » n’y est sans doute pas pour rien. Amazon est évidemment le leader en la matière, et à l’approche de Noël, les dispatcheurs de ses entrepôts peuvent travailler jusqu’à 5 nuits par semaine[1]. Rien n’est trop beau pour que nos cadeaux arrivent à temps, pas même la santé des salariés.

Nos connaissances en matière de dangerosité sanitaire du travail de nuit ont pourtant beaucoup augmenté, et, en juin 2016, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) a publié un rapport qui fait le tour de la question. On y apprend que les risques de troubles du sommeil et de troubles métaboliques sont avérés et qu’il est fort probable que travailler la nuit soit à l’origine de nombreux cancers et surtout de maladies cardiovasculaires. Les raisons de ces conséquences sont assez bien décrites par le rapport : « Sur le plan physiologique, il se produit une désynchronisation entre les rythmes circadiens [cycles biologiques de 24h] calés sur un horaire de jour et le nouveau cycle imposé par le travail de nuit. Cette désynchronisation est favorisée par des conditions environnementales peu propices au sommeil : lumière du jour pendant le repos, température plus élevée qu’habituellement la nuit, niveau de bruit plus élevé dans la journée… ». Nos fonctions métaboliques étant alignées sur le cycle de la journée, leurs perturbations peut par exemple affecter la division cellulaire et « favoriser un processus de cancérogenèse ». On remarquera que dans le cas du travail de nuit, personne ne dénonce son caractère « contre-nature », alors que c’est pourtant clairement le cas.

 Le rapport de l’ANSES prévoit, pour limiter les risques, de ne réserver le travail de nuit « qu’aux seules situations nécessitant d’assurer les services d’utilité sociale ou la continuité de l’activité économique », une définition bien large, qui est celle du Code du travail et qui ne nous permet pas de savoir si l’arrivée de cadeaux avant le 24 décembre en fait partie.

Une définition qui n’a pas empêché la loi El Khomri d’allonger la périodicité obligatoire de la visite médicale pour les travailleurs de nuit et d’avoir permis son extension à toutes les entreprises qui le choisissent par accord collectif. Les ordonnances Pénicaud prévoient quant à elles que tous les accords sur le travail de nuit bénéficient d’une « présomption de conformité » : autrement dit, il ne sera plus possible de contester la légitimité d’un accord de nuit en jouant avec cette définition. Grâce à Pénicaud et ses ordonnances, le travail de nuit qui détruit la santé sera « présumé conforme », même s’il vous tue pour du fric.


[1] C’est ce que raconte le journaliste Jean-Baptiste Malet, « infiltré » comme manutentionnaire à Amazon pendant plusieurs mois, dans son livre En Amazonie. Infiltré dans le meilleur des mondes, Éditions Fayard, 2013.

La médecine du travail, une conquête sociale méconnue en cours de disparition

En France, le précurseur de la médecine du travail est le docteur Louis-René Villermé qui publie en 1840 un « Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie ». On est en pleine révolution industrielle, les enfants travaillent dans les usines et c’est difficile à croire mais il s’agit alors du premier rapport officiel faisant un lien entre mauvaise santé des ouvriers et leurs conditions de travail. À une époque où l’État ne se mêlait pas du tout du fonctionnement des entreprises, le retentissement de ce rapport alarmiste aboutit à la première loi de limitation du travail des enfants, un très faible progrès social qui a consisté à interdire l’embauche d’enfants de moins de 8 ans et le travail de nuit des enfants de moins de 12 ans…

Mais il faut attendre 1898 pour que l’embauche de médecins dédiés au contrôle de l’état de santé des travailleurs se développe dans les entreprises françaises. Cette année-là, la loi sur les accidents du travail impose aux employeurs d’indemniser les salariés blessés et malades, ce qui pousse le patronat à prendre des habitudes nouvelles. Avec la Première Guerre mondiale, l’État s’implique pour la première fois dans la création d’un corps de médecins du travail pour les usines d’armement. Des formations spécifiques apparaissent dans les années 1930, et le Front populaire étend les compétences du corps à toute l’économie.

C’est la loi du 11 octobre 1946 qui rend obligatoire la médecine du travail dans toutes les entreprises et associe à sa gestion les comités d’entreprises tout juste créés. L’ordre des médecins, qui avait traversé la guerre sans encombre, a empêché que les médecins du travail ne se chargent des soins et viennent ainsi concurrencer la médecine libérale, mais pour le patronat, le mal était fait : ils devaient dépenser de l’argent pour avoir un médecin du travail dans les pattes. Si on ajoute à cela qu’avec la création de la Sécurité sociale l’année précédente, ils avaient été mis à contribution pour le financement des accidents du travail et des maladies professionnelles, on comprend pourquoi les grands bourgeois les plus décomplexés veulent revenir sur ce qui a été mis en place dans ces années-là.

La popularité de la Sécurité sociale comme l’installation définitive de la médecine du travail dans nos vies ont rendu impossible pendant des décennies l’idée même de revenir sur ces conquêtes clés de l’après-guerre. Il faut attendre 2007 pour qu’un éditorialiste et puissant relais des rêves grands bourgeois annonce le projet dans une tribune intitulée « Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde ! ». C’est ainsi que Denis Kessler, à l’époque vice-président du MEDEF et dirigeant dans le secteur des assurances, notamment chez Axa, définissait l’impératif des années 2010. « La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! » Cadre dirigeant, rémunéré 5,13 millions d’euros en 2013, Denis Kessler n’est pas le genre de personne qui a besoin de la médecine du travail ou de la branche accident du travail – maladie professionnelle de la Sécurité sociale (sauf si l’on considère que l’indigestion de caviar et l’égoïsme sont des maladies professionnelles liées à la fonction de patron du CAC 40). Il n’en demeure pas moins que son programme radical a entièrement inspiré les gouvernements de Sarkozy et de Hollande, et le gouvernement actuel du président des riches Macron.

Tout en fragilisant la Sécurité sociale, ces gouvernements ont également affaibli la médecine du travail, la loi El Khomri votée par les socialistes en 2016 ayant fait le plus gros du travail : elle a supprimé toute obligation de visite médicale à l’embauche comme durant le reste de la vie du salarié. La visite d’embauche est remplacée par un entretien d’information avec un professionnel de santé qui n’est pas forcément médecin, alors qu’elle avait pour but de détecter les éventuelles incapacités et fragilité d’une personne avant de l’envoyer sur un poste à risque. Les travailleurs de nuit, auparavant suivis tous les six mois, le sont désormais à une fréquence qui varie selon les entreprises, alors même qu’ils sont particulièrement exposés à toute sorte de pathologies et d’accident.

Quand le MEDEF dirige le ministère du travail

Antoine Foucher est le directeur de cabinet de la ministre du Travail et c’est donc lui qui a conçu la majeure partie des ordonnances réformant le Code du travail. Dans un portrait hagiographique que Le Monde a fait de lui en octobre dernier, il est décrit comme « un chef d’orchestre au travail » et « la cheville ouvrière des réformes sociales ». Les termes utilisés sont un peu mensongers car non seulement une réforme comme les ordonnances n’a rien de très « social » mais surtout Antoine Foucher est la « cheville patronale » ou plutôt sa courroie de transmission puisqu’il y a un an encore, il faisait partie de la direction du Mouvement des entreprises de France, en charge de la négociation avec les syndicats sur plusieurs dossiers comme les retraites ou la pénibilité.

Il était à la direction du MEDEF lorsque celui-ci s’est battu férocement contre l’entrée en vigueur du compte pénibilité, dispositif qui permet aux salariés occupant un poste à risque de partir plus tôt à la retraite. Un an auparavant, son président, Pierre Gattaz, demandait aux entreprises de ne pas communiquer leurs fiches d’exposition à la pénibilité pour combattre cette mesure qu’il jugeait « trop compliquée » (pour ne pas dire trop coûteuse).

Avec l’arrivée au pouvoir de Macron et la nomination de Muriel Pénicaud au ministère du travail, celui qui combattait pour le MEDEF le compte pénibilité a pu l’abroger d’un coup avec les ordonnances réformant le Code du travail. Avec Antoine Foucher, le MEDEF voit ses intérêts bien gardés et ses éléments de langage repris. Quand on lui demande pourquoi elle supprime le compte pénibilité, la ministre répond « parce que c’était trop compliqué ».

Quand la République est infiltrée directement par le syndicat patronal, comment s’étonner qu’elle soit incapable de produire autre chose que des lois antisociales ?